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Nouvelle animalière : « Pigeons »

Je vous présente « Pigeons », ma première nouvelle animalière! Bonne lecture!

« J’ai détesté les pigeons pendant toute ma vie, pas par principe mais par dégoût. Car les pigeons meurent, et le font sans pudeur. On les voit décapités ou étripés, yeux voilés, pattes en l’air, ailes grandes ouvertes, obscènes, d’une vulgarité sans nom. Il n’y a que les pigeons qui meurent comme ça, dans la rue, sans gêne, souvent sur le dos, exposant leurs plumes les plus douces et blanches aux yeux de tous, les laissant à la merci des salissures, de la pluie, des chiens, des ordures jetées par les gens. Un passereau adulte et conscient de sa valeur ornithologique ne ferait jamais ça. Il chercherait un endroit paisible pour mourir, caché, peut-être douillet, s’il en a l’occasion. Et les merles, les hirondelles, les pies, tout le monde s’arrange pour vivre discrètement ses dernières heures, minutes, secondes. Tous, sauf les pigeons.

En ville ou à la campagne, même comportement, même attitude nonchalante vis-à-vis de la mort, même manque de respect pour ceux et celles qui verront ce spectacle non désiré jour après jour. Car si personne ne se livre à la triste besogne de jeter ce cadavre à la poubelle, le pigeon mort, lui, ne bouge pas, jour et nuit il est mort et se décompose sans retenue. Parfois on se rend compte que, pendant la nuit, des rats compatissant ont fait l’effort d’en manger quelques bouts, mais il ne faut pas exagérer, on ne peut pas tout bouffer d’un pigeon quand même, et parfois on a droit à des ailes sales et aplaties autour d’un squelette péniblement rongé, et on ne peut que secouer la tête en marquant son désaccord, parfois teinté de pitié, la plupart du temps de dégoût. Le pire est qu’on essaie de ne pas le regarder, ce reste, mais nos yeux sont attirés par vice vers la carcasse. On a l’impression que le côté dégoutant déteint un peu sur nous quand on regarde, on se sent presque coupables de poser les yeux sur la mort, on voudrait être indifférents, mais non, ce n’est pas possible, le pigeon mort nous attire, on se tourne furtivement pour vérifier sa présence s’il était là le jour précédent, et s’il n’y est plus, on recherche les traces de son passage, des salissures, comme s’il s’était imprimé dans le trottoir, à jamais puant.

Et quand ils sont vivants… en bien quand ils sont vivants, les pigeons s’engouffrent partout, dans les gares, les galeries, les hangars, les écoles, les églises, parfois pendant la messe, en plus. En été, quand les fenêtres sont grandes ouvertes, j’ai toujours craint qu’un pigeon ne rentre dans la maison. J’ai été témoin de cette scène une ou deux fois. Il a fallu convaincre l’oiseau de sortir, il était effaré, il laissait tomber partout des fientes de peur et de stress, mais pourquoi es-tu rentrée bon sang, si ça te fait si peur, ça se voit que c’est un endroit fermé, t’aimes avoir peur ? Oui ? Eh bien alors tu l’auras voulu, on prend les balais, on te terrorise encore plus, on te guide le plus fermement possible vers la sortie qu’évidemment tu ne trouves plus, pigeon que tu es. Suite à ces épisodes j’ai aussi redouté que l’un d’eux ne s’écrase sur la vitre de la voiture. On est en train de rouler tranquillement, et paf ! un pigeon étalé ailes ouvertes sur le pare-brise. L’horreur. Parfois ils volent si près…

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Un matin quelconque, au printemps. Je me lève, je donne un rapide coup d’œil au jardin et je remarque quelque chose de bizarre : une sorte de neige est éparpillée sur le gazon. Des petites peluches blanches un peu partout que je n’ai pas tout de suite reconnu pour ce qu’elles étaient : des plumes de pigeon mort. Le spectacle n’était pas laid, ni inquiétant, c’était doux, presque suave. De loin. De plus près, ce sont les traces d’un meurtre. Nous avons trouvé la carcasse du pigeon déchiquetée et à demi mangée sous les hortensias. Nous l’avons recueilli avec des branches et mis dans un sac plastique. Nous avons passé du temps à ramasser les petites plumes sur l’herbe et les avons aussi mises dans le sac plastique. Nous avons fait ça en silence, avec une certaine solennité, en imaginant la scène, on sentait encore la violence dans l’air. La mort était passée dans notre jardin. J’ai envoyé mon fils en expédition secrète jeter le sac contenant le cadavre dans une poubelle publique (non, nous ne l’avons pas gardé à la maison dans la poubelle à ordures ménagères sous l’évier). Pendant plusieurs jours nous n’avons pas osé marcher sur l’herbe, jusqu’au moment où aussi les plus petites plumes qu’on n’avait pas réussi à prendre sont parties, emportées par le vent.

Et puis un jour j’ai caressé un pigeon. Vivant.

J’étais assise dans le métro, un monsieur s’est assis à côté de moi. Il y avait un pigeon sur son épaule, la patte attachée à une chainette. Il se tenait tranquille, patient, pas peureux du tout. Je l’ai regardé et j’ai soudainement réalisé que j’avais l’occasion de caresser un pigeon, que c’était ce moment ou probablement jamais. J’ai demandé la permission au monsieur. Il m’a répondu d’y aller sans crainte, son pigeon était domestique et se laissait caresser facilement. J’ai posé mes doigts sur ses plumes… J’étais stupéfaite. Je n’ai jamais rien touché de plus doux, léger, lisse, palpitant. Le monsieur a vu tout cela sur mon visage et a dit :

– Eh oui, on ne s’y attend pas, hein ? c’est plus doux qu’un chat.

Il avait rencontré le pigeon sur le parking d’un hôpital, il allait mal. Il l’a ramassé, soigné, et il est devenu son ami. Maintenant ils vivent à trois, le pigeon, le monsieur, et la femme du monsieur. Le pigeon a la liberté de partir, mais il revient toujours à la maison.

Et à un moment le pigeon commence à se frotter au cou du monsieur et roucoule ! J’étais époustouflée, ce pigeon éprouvait de l’affection pour cet humain qui l’avait sauvé. Le monsieur lui caresse les plumes, lentement, en souriant. Oh, si je pouvais avoir un pigeon chez moi, un doux pigeon qui m’aime et vient roucouler sur mon épaule (bon, ça va, j’ai un chat qui vient frotter son front contre le mien, c’est déjà pas mal)!

Cette rencontre a changé ma vie. Je vois les pigeons tout autrement. Ils ne sont plus une source de dégoût potentiel ou avéré à mes yeux.

L’autre jour, en voyant un pigeon mort sur le trottoir, pattes en l’air, cou tordu sanguinolent et œil vitreux, je me suis arrêtée un instant pour lui présenter mes hommages silencieux.

Je souris en les voyant marcher dans la rue, chacun de son côté, puis soudainement en groupe, toujours pressés.

Dans les stations de métro, je lève les yeux et parfois j’en vois qui se font des câlins, accroupis quelque part en hauteur.

Je m’arrête pour regarder leurs poursuites amoureuses, je les observe dormir sur les appuis de fenêtres des bâtiments abandonnés. Il y en a parfois qui regardent en bas, on se fait un petit signe de tête en guise de salut.

Je ne déteste plus les pigeons, ils ne me dérangent plus.

– Tu deviens vieille, maman, remarque ma fille.

– Oui, Lucile, ça doit être ça. Je deviens vieille. »

Daniela Rossi

Si vous voulez en savoir plus sur le pigeon, cet étonnant oiseau : http://www.cosaanimalia.org/projet-pigeonniers/la-vie-du-pigeon/

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