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Mes vergetures

La photo que vous voyez ici, c’est moi. Elle fait partie de ma série d’autoportraits « Hard-Corps », que j’ai réalisée et exposée à Bruxelles en 2019. Lors de l’expo, des gens ont été surpris que j’ose montrer mes vergetures, m’afficher sous un jour qui est loin d’être le meilleur,  qui dérange même. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Celle-ci est l’histoire de mes vergetures.

J’ai toujours été fine, avec des hanches étroites. Quand, à 23 ans, je suis tombée enceinte des jumeaux, mon ventre a grossi seulement vers l’avant, pas sur le côté. À cinq mois de grossesse je portais les vêtements de neuf mois. Je mettais la crème anti-vergetures tous les jours, mais les lignes se multipliaient à vue d’oeil malgré tout. Après l’accouchement, j’ai assez vite repris mon poids d’avant, mais mon ventre est resté pendouillant à cause de la peau qui s’est relâchée, et littéralement couvert de vergetures. J’ai réalisé que mon corps aurait été marqué à vie, et que mon ventre ne serait plus jamais lisse. Je me suis donc condamnée à le cacher.

Mon ex-mari m’avait rassurée pourtant sur le fait que j’étais toujours belle et attirante, mais je me disais que bon, il y était pour quelque chose dans la déchéance de mon corps, j’avais pas fait des enfants toute seule, et que c’était normal qu’il l’assume. Par contre moi, j’assumais pas. Je détestais me regarder au miroir. J’ai jeté mes bikinis désormais inutiles, et j’ai acheté des maillots une-pièce pour aller à la plage, pour ne pas choquer les gens avec mes vergetures. J’avais l’impression qu’on ne voyait que ça de moi, cet ventre laid qui n’allait pas avec le reste du corps. Bien sûr, c’était moi qui ne voyais plus que ça, pas les autres, mais j’étais encore loin de m’en douter à l’époque. Au fil du temps, ma garde-robe s’est adaptée à mes exigences esthétiques, me regarder au miroir n’a plus été source de sentiments négatifs, j’ai recommencé à me sentir jolie, du moment bien sûr que le ventre était caché. J’ai eu une deuxième grossesse, qui n’a rien rajouté de ce point de vue.

Et ensuite il y a eu la séparation. Au bout d’un moment, la question de revoir des hommes s’est posée. Et avec elle, le fait de devoir tôt ou tard montrer mon horrible ventre à quelqu’un qui ne se doute de rien. Comment faire? Que dire? À quel moment le dire? Comment oser me déshabiller devant cette personne sans avoir honte de mon corps? Pas question de renoncer à avoir une vie sexuelle à cause de ça! Mais l’angoisse était là, et la peur du rejet, la peur du regard dégoûté, la peur de l’humiliation que ce regard provoquerait était réelle aussi. Et puis le jour est venu où j’ai eu un amant.Au moment où c’était clair qu’on allait coucher ensemble, j’ai annoncé que j’avais une chose à dire, et que cette chose concernait mes vergetures. Heureusement sa réaction a été de dire que c’était normal d’avoir des vergetures après des grossesses, que la plupart des femmes en ont, que je pouvais le croire, il avait vu beaucoup de femmes nues, il était un sacré Don Juan! Je me suis sentie soulagée, et j’ai passé quelques bonnes soirées en sa compagnie. J’ai eu d’autres amants au cours des années, et seulement un d’entre eux a froncé les sourcils pendant un court moment en voyant mes vergetures, chose que j’ai bien évidemment remarqué, et qui l’a fait descendre très bas dans mon estime. J’allais donc mieux de ce point de vue, mais la route vers l’acceptation était encore longue. Car une chose est ne pas y faire trop attention dans le feu de l’action, autre chose est aller à la piscine ou à la plage, sous le regard non pas d’une, mais de dizaines de personnes! Pour oser le faire, j’ai dû attendre encore quelques années.

J’étais à la mer en Italie avec mes deux filles désormais grandes, sur une plage bondée. Il y avait des gens de toutes tailles, âges et formes, et surtout il y avait un groupe de dames âgées très coquettes, en bikini, qui bavardaient et jouaient aux cartes. Des corps vieux, ridés et pendouillant, mais habités avec la sensualité des personnes qui n’ont justement plus rien à cacher, car elles ont dépassé l’âge de s’en faire. J’ai pensé que peut-être quand elles étaient plus jeunes, elles aussi avait dû être gênées par les vergetures ou la cellulite. J’ai pensé que peut-être elles aussi avaient porté des maillots une-pièce collants dans lesquels elles avaient trop chaud. Et j’ai pensé que peut-être moi aussi je pourrais faire comme elles… et j’ai décidé sur-le-champ d’avoir dépassé l’âge de m’en faire pour ce genre de choses. Les gens se regardent beaucoup sur la plage, c’est normal, il n’y a pas grand-chose à faire d’autre, mais je n’ai jamais vu tout le monde regarder une seule personne en même temps pour l’humilier et la mettre mal à l’aise.

Forte de ces réflexions, et grâce au soutien des filles, j’ai acheté un bikini et je l’ai mis (c’était vraiment un bikini pour madame, la culotte noire et le haut léopard, maintenant j’en mets de plus fun!).Personne ne m’a regardée dégoûté. C’était un bon début. Et personne ne m’a regardée dégoûté même quand je me suis levée pour traverser la plage et aller me baigner dans la mer, ni quand je l’ai re-traversée pour revenir à ma place. Le monde n’a pas cessé de tourner, aucun silence embarrassant s’est fait, le soleil a continué de briller, personne s’est enfui en courant. C’était cool! Même mes petits bourrelets n’ont pas suscité la moindre réaction!

J’ai porté des maillots de bain une-pièce pendant vingt ans, à cause de ces vergetures. Je me suis privée d’un bronzage décent par peur du regard des autres. Je me suis privée de la chaleur du soleil sur une bonne partie de mon corps parce que je le trouvais laid, alors que j’adore sentir le soleil sur ma peau! J’ai projeté sur les autres l’énorme choc que j’ai subi en voyant mon corps changé en un coup, devenir comme vieux du jour au lendemain alors qu’il était jeune, le fait de ne plus le reconnaître moi-même, et le jugement négatif que j’ai porté à ces changements. Mais c’était moi qui me regardais avec dégoût, pas les autres, c’était moi qui ne voulais pas le voir, pas les autres!

Je n’aime toujours pas mon ventre, soyons clairs. Je croyais avoir besoin d’aimer mes vergetures et les trouver belles pour les accepter, mais en fait ce n’est pas nécessaire, on peut aller de l’avant sans passer par cette étape. Je n’ai pas besoin d’aimer mon ventre pour l’accepter tel qu’il est, ou pour le montrer, que ce soit sur des photos, à la plage, ou dans l’intimité.

Mes vergetures et ma peau relâchée font partie de moi, que je le veuille ou non. Un jour elles vont se perdre dans les autres rides, comme chez les vieilles dames de la plage. Je ne les distinguerai plus qu’en y faisant attention, et peut-être ce jour-là je vais les aimer. Pas parce que je les trouverai belles, non, mais parce que, paradoxalement, elle seront tout ce qui restera, sur mon corps, de ma jeunesse.

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2 Commentaires

  • Reply Caroline 13/03/2021 at 23:41

    Très bel article, qui rappelle à quel point le regard des autres (ou surtout ce que nous imaginons du regard des autres) est parfois difficile à surmonter. Après 3 grossesses, je dois avouer que mon ventre me fait pas mal complexer, mais j’aimerais surpasser ces complexes et m’accepter telle que je suis!

    La photo est sublime.

    • Reply daniela 14/03/2021 at 15:12

      Merci beaucoup, Caroline!
      C’est vrai qu’on projette souvent notre propre regard sur celui des autres, sans même s’en apercevoir.
      Et il y pas de recette-miracle (ça se saurait sinon!) : c’est à nous de décider de dépasser nos complexes (tout le monde en a), mais sans en faire une injonction, je pense, en étant bienveillant.e.s et patient.e.s avec nous-mêmes.
      Bon courage et félicitations pour ta formidable famille!

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