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Sortir seule

Après ma séparation, je me suis retrouvée bien seule. Les couples d’amis qu’on voyait régulièrement ne m’ont plus invitée chez eux le samedi soir, car c’est cool de se retrouver à quatre à discuter et rigoler, mais une femme seule et encore triste et perdue, c’est pas drôle. Alors on va boire un café ou se faire un petit resto à midi entre filles, histoire de ne pas l’abandonner non plus, mais en semaine, pas le weekend, le weekend on reste en famille et on voit les couples d’amis. Je n’avais pas de copines célibataires non plus, et je passais mes weekends à la maison, en me disant que ma vie était nulle, que je n’avais même pas un.e ami.e pour sortir le soir, que plus je restais à la maison plus je serai seule, et je ne voyais pas d’issue à ce cercle vicieux. Mais comment oser sortir seule?

Car nous le savons, une femme dans la quarantaine bien entamée qui sort seule c’est une pauvre meuf que personne ne veut, certainement morte de faim et désespérée, proie facile du premier venu, une pitié en somme. J’étais loin dans le cliché, hein? et pourtant c’est comme ça que je raisonnais, pire, je souffrais aussi du fait de n’avoir rien à raconter aux collègues le lundi, car ne rien faire le weekend signifie ne pas avoir de vie, tout simplement.

Donc pour résumer : je ne pouvais pas sortir seule car de cette manière j’aurais montré publiquement ma solitude (et ça fait pitié), je n’avais pas d’ami.e.s à porté de main pour m’accompagner (pitié plus plus), et j’essayais de rester vague dans ma réponse à la question rituelle du lundi au bureau (regards entendus = pitié au max).

tea time

Il faut dire à ma décharge que, après presque vingt ans de vie de couple, on n’a pas l’habitude de se débrouiller pour tout, surtout pour ce qui est social : quand on est avec quelqu’un, ce n’est pas très grave de ne pas avoir d’ami.e.s à soi, il y a les couples d’amis, et le.a partenaire pour sortir. L’agenda du weekend est souvent rempli, et s’il y a rien à faire, c’est quand même cool de rester en famille.

J’avais perdu l’habitude et l’habilité d’aller vers les autres. Ce n’était pas moi qui était nulle, c’étaient mes compétences sociales qui avaient atteint le niveau zéro. Et j’ai mélangé les deux.

Cette pénible situation a duré longtemps avant que je me décide à bouger pour l’améliorer. Ca a duré jusqu’au jour (ou plutôt le soir) où je me suis rendue cruellement compte que, en réalité, les autres n’avaient pas besoin de moi, mais moi j’avais besoin d’eux.elles. C’était donc à moi de faire le premier pas.

Depuis un moment, j’avais repéré un petit café dans mon quartier, vraiment à côté de chez moi, qui avait l’air sympa, une chouette déco cosy et accueillante. J’avais vu des hommes et des femmes évoluer à l’intérieur, rire ensemble à l’heure de l’apéro, j’avais entendu de la musique plutôt cool s’échapper de la porte ouverte (du country-blues, du rock classique). Les gens avaient à peu près mon âge et devaient être du coin : j’habite dans un quartier assez résidentiel où il n’y a rien de spécial, les touristes ne viennent pas jusqu’ici, ni les gens branchés (eux vont plutôt dans des cafés à la mode, ça se comprend).

Alors voilà, c’était le weekend solitaire de trop, j’ai décidé de sortir seule, d’aller prendre un verre dans ce bar, de toute façon je ne risquais pas grand-chose, l’aller-retour aurait fait quatre minutes en tout, même pour rester dix minutes sur place ça valait l’investissement logistique. Au moindre signe déplaisant, hop! à la maison. Je ne me suis pas apprêtée pour avoir l’air de celle qui ne fait que passer, qui ne cherche rien, qui passe par hasard, et oh, j’ai une petite soif, cool un bar, quelle chance! Mais mon coeur battait fort quand même, surtout au moment de pousser la porte…

À l’intérieur, il y avait ce fameux groupe d’amis, et deux ou trois hommes par-ci par-là. Je me suis assise au comptoir dans un coin et j’ai commandé une bière, dans l’idée de rester le temps de la boire, ça aurait déjà été un pas énorme dans mon émancipation sociale.

Et puis une femme du groupe est venue me parler, quelque chose du style :

-Bonsoir, vous êtes seule?

C’était une évidence, mais j’ai quand même répondu :

-Oui.

Et j’ai ajouté, pour me justifier :

– J’habite à côté, j’avais envie d’un verre.

Elle m’a regardé en reculant un peu, comme pour me remettre en phase avec l’information qu’elle venait d’avoir. Puis elle a souri, un beau sourire ouvert :

-Waow. Une femme qui sort seule le soir pour boire un verre! À votre place je n’aurais jamais osé, je vous admire! Vous voulez vous joindre à nous ou vous préférez rester seule?

-Merci, je viens avec vous.

Elle m’a présentée aux autres, en disant que j’étais une femme incroyable qui s’en foutait de tout, qui osait faire ce que toutes les femmes devraient faire. Je me suis sentie légère tout à coup, cette angoisse du paraître, cette peur d’être jugée négativement avaient disparu. Aux yeux des autres, je n’étais pas une pauvre meuf désespérée, j’étais une femme courageuse qui se prend en main, qui l’aurait cru?

J’ai passé une super soirée, j’ai bavardé, ri, dansé même vers la fin, je suis rentrée chez moi à deux heures et demie du matin, à la fermeture du bar, vraiment contente de mon idée et d’être tombée sur des gens accueillants. J’ai eu de la chance pour ce dernier point, mais je ne l’aurais jamais eue, cette chance, si je ne l’avais pas forcée.

chaussures à talon

Ouvrir la porte de ce bar a été une décision importante dans ma vie, qui m’a rassurée et surtout validée dans mon nouveau statut de femme socialement indépendante. Ne pas avoir de partenaire à ses côtés ou d’ami.e.s, ça arrive, ça ne devrait pas nous rabaisser en tant que personnes, ça ne devrait pas nous faire sentir en échec.

La peur du rejet et du jugement est tout à fait légitime, mais parfois on fait nous-mêmes le boulot : je m’étais moi-même jugée négativement et j’avais projeté ce jugement sur les autres. Je ressentais la pitié de mes collègues parce que moi-même je me faisais pitié à ce moment-là et je l’avais projetée sur elles.

Depuis que je me suis prouvée que je pouvais sortir seule, le fait de rester à la maison est devenu un choix, et non une fatalité. Être seul.e.s n’est pas une tare, ça ne devrait pas nous empêcher de faire des choses qu’on aime ou dont on a simplement envie.

Depuis cette soirée, j’ai commencé à aller au cinéma toute seule, aux expos, au parc pour lire un livre. Avant, je n’osais pas (c’est stupide, hein?). Aller aux vernissages a été assez dur, j’ai eu plusieurs fois des relents de « je suis seule = je suis nulle » : quand tout le monde (mais c’est souvent une impression, il y a plein de gens seuls) autour de soi se connaît, parle, rigole, est présenté aux autres, et pas vous, vous ne faites que regarder les oeuvres exposées et quand vous en avez fait trois fois le tour il y a plus rien à faire à part s’en aller, et vous aimeriez bien socialiser (mais comment? que dire?que faire?), eh ben, c’est un peu dur, mais c’est pas grave. Vraiment, c’est pas grave.

Je suis retournée quelques fois dans ce fameux bar, le soir, pour boire un verre, j’ai revu les gens et rigolé avec elle.eux, on m’a même invitée à un anniversaire. Puis le bar a fermé, on s’est perdu de vue, et ça aussi c’est pas grave, c’est la vie. Parfois des simples gens qui passent nous marquent davantage que des gens qui sont là depuis longtemps, pour pas grand-chose.

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14 Commentaires

  • Reply Raphaëlle 11/03/2021 at 13:49

    Coucou Danièla

    Comment vas-tu ?
    Je viens de découvrir ton blog et de m’y abonner comme ça je pourrai te suivre 😉
    C’est très personnel et authentique, merci pour ça…

    Chez moi c’est toujours le basard avec les souvenirs… ton article sur le dépouillement m’a parlé 😉 !

    Sinon c’est étrange de se replonger dans ce moment où vous vous êtes séparés, qui était un moment où l’on ne se voyait plus beaucoup, plus assez à mon goût… Et cela ne m’a jamais empêchée de penser à toi et d’aimer te voir. Même si ma vie est plus sur villers depuis un moment…

    Au plaisir de te revoir et je t’embrasse ,

    Raphaëlle

    • Reply daniela 11/03/2021 at 17:37

      Coucou Raphaëlle,
      Merci beaucoup à toi!
      Je suis contente que mon article t’a parlé, se débarrasser des choses inutiles n’est pas une mince affaire!
      Oui, la séparation a été une période difficile, et c’est normal… il a fallu tout reconstruire!
      Moi aussi je pense à toi et j’espère te voir bientôt! Bises!

  • Reply J'aime ma zone de confort! – My Curcuma Days Lifestyle 14/03/2021 at 15:57

    […] je l’ai raconté ici (Je suis sortie seule, le soir) quand je me suis forcée à entrer dans ce bar, c’était parce que ma vie ne me correspondait […]

    • Reply Garnier allison 20/08/2021 at 17:32

      Merci pour ce chouette témoignage de vie ! Au plaisir de vous lire.

  • Reply Prescikiwi 27/03/2021 at 07:05

    Cet article est très inspirant. Je pense qu’il pourrait parler à de nombreuses femmes. Surtout qu’il n’est pas nécessaire d’avoir été en couple pendant 20 ans pour se sentir seule après une séparation. Ou dans la vie de manière générale. Un déménagement suffit pour casser tout les repères… Tout cela pour dire que vous êtes courageuse d’avoir osé. Et j’espère qu’à mon tour j’arriverai a franchir le cap

    • Reply daniela 27/03/2021 at 16:17

      Merci beaucoup, Presci!
      Vous avez complètement raison, pas besoin d’une séparation pour perdre ses repères… je pense que ça peut arriver plusieurs fois dans une vie, pour plusieurs raisons. Savoir qu’on peut s’en sortir et se créer une vie satisfaisante est important, chacun.e à son rythme et selon ses désirs… Je vous souhaite beaucoup de bonheur!

  • Reply Morgane 03/01/2022 at 20:43

    Salut,
    Juste te dire bravo. J’ai l’impression d’être dans ta situation d’avant, je suis super entourée mais je me sens seule, décalée par rapport à la vie de mes amies (j’ai 31 ans, je suis célibataire depuis 2 ans après une longue relation, et toutes mes amies se marient et ont des enfants…). J’espère qu’un jour j’oserai faire ce que tu as fait ! En tout cas bravo 🙂
    Morgane

    • Reply daniela 06/01/2022 at 12:26

      Bonjour Morgane,
      Merci! Je comprends très bien ton ressenti. Ton parcours n’est pas comparable à celui de tes amies, c’est ton parcours à toi, et il a beaucoup de valeur, même s’il n’est pas « standard ».
      Je te souhaite bon courage!
      Daniela

  • Reply Emi 19/03/2022 at 20:22

    En effet quel courage d’entrer dans un bar seule… je n’ose pas et m’ennuie car comme vous, les samedis soirs c’est soirée famille,… personne n’est libre pour quoique ce soit..
    Bravo je suis admirative!!

    • Reply daniela 03/05/2022 at 11:00

      Bonjour,
      Je l’ai fait car les conditions étaient favorables aussi, surtout la proximité d’un chouette café avec la maison, je n’aurais pas pu si j’avais dû prendre le métro par exemple.
      C’est à nous de trouver l’équilibre, je me dis que c’est moi qui a besoin des autres, les autres n’ont pas besoin de moi, donc c’est à moi d’agir….
      Je te souhaite plein de belles choses!

  • Reply Jourdain 10/04/2022 at 18:28

    Bonjour Daniela,
    Je suis exactement dans la même situation que toi. 43 ans, Séparée depuis 1 ans après 21 ans de couple. Toute ma vie sociale s’est bâtie autour de mon ex conjoint qui connaissait beaucoup de monde. Les amis du couple que l’on voyait quasiment tous les week end sont en effet peu présents pour moi, jamais invitée, éventuellement un verre en semaine et encore … c’est très dur de se sentir aussi rejetée … la perte de repères est immense et la solitude du week-end pesante. Je suis pourtant quelqu’un de très sociable mais il est vrai qu’il n’est pas évident de sortir boire un verre seule même si ça m’arrive de temps en temps mais jamais le soir. De plus je suis soi disant difficile à aborder m’a t’on dit car je renvoi l’image d’une femme trop sure d’elle (alors qu’en c’est tout l’inverse) et que ma « beauté » me rend inaccessible 😳 !
    Bref merci pour ce témoignage qui donne confiance et espoir ! Je te souhaite pleins de belles choses pour la suite .
    Sandrine

    • Reply daniela 03/05/2022 at 10:57

      Merci beaucoup Sandrine,
      c’est malheureusement ce qui arrive à beaucoup de femmes de se sentir rejetée par les ami.es après une séparation… la route est longue pour avoir de nouveau confiance en soi, et peut-être pour se refaire un nouveau cercle d’ami.es. Surtout qu’on n’a pas spécialement d’occasions de socialiser, il faut les chercher, les provoquer, et c’est difficile.
      Bon courage à toi, ça va aller, c’est un tout nouveau équilibre qu’il faut trouver! Pour tout!
      Je te souhaite aussi plein de belles choses!

  • Reply Ilhem 01/07/2022 at 18:10

    Ça m’a fait du bien de lire cet article c’est très inspirant. J’espère trouver le courage de sortir seule du haut de mes 28ans.

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